…À RIEN…
Étape 66 / Mercredi 1er juillet / De Cervatos de la Cueza à Grajal de Campos / 23 km
L’idée de penser ternaire plutôt que binaire m’a ouvert hier de nouveaux horizons. Et je scrute les signes de nouvelles lumières tandis que je m’élance dans le noir, avant l’aube, sur le chemin qui va aujourd’hui me faire entrer dans une nouvelle province, celle de León. Avec cette approche audacieuse, je me sens plus près de comprendre comment on peut passer de la nuit au jour, du frais à la chaleur, de mon repos de la nuit au mouvement sur le camino ! Saurai-je mieux pouvoir passer en simple continuité de rien à quelque chose ? Et si je réussis, pourrai-je expliquer : « Pourquoi quelque chose plutôt que rien ? »
La lune a déjà disparu à l’ouest, et le ciel nuageux ne laisse pas passer la lumière des étoiles, et dès que j’éteins ma torche, je suis vraiment dans le noir, je ne vois rien ! Ce rien, c’est le contraire de la présence d’objets éclairés, car je marche sur un sentier plat et rectiligne en pleine campagne, loin de tout village : c’est assez excitant de me risquer ainsi à me forcer à avancer tout droit dans l’obscurité, avant que derrière moi ne frémissent à l’est les prémices du jour. De temps à autres, pour me rassurer, je presse le bouton de ma torche pour vérifier que je ne m’écarte pas du chemin.
J’arrive à un carrefour où je devrais normalement trouver une balise « camino » ornée de sa coquille Saint Jacques, j’allume et je n’en vois pas. Je ne vois rien et je panique : « Me suis-je déjà perdu avec mon petit jeu de camino-maillard ? » Ce rien là, ce « pas de balise », est purement artificiel, il n’est pas identique au rien censé être absence de quoi que ce soit. Et je panique quand même ! « Un rien me panique ! Est-ce possible ? » Si oui, ce « rien » n’équivaut pas une absence totale, puisque pour paniquer, il faut bien avoir peur de quelque chose. Rien, le contraire de quelque chose, n’est pas dénué de présence puisqu’il peut avoir un impact sur moi !
Ce rien n’équivaut pas non plus à zéro, puisque zéro peut résulter d’une somme égale de plus et de moins, ce qui n’est pas « rien » ! Comme l’ensemble de l’univers dont l’énergie totale serait nulle, paraît-il : son énergie de masse (positive) est égale à son énergie potentielle gravitationnelle (négative). A tel point que ce que l’on pourrait croire vide (sans matière) est bourré d’énergie ! Encore une fois, le vide, ce n’est pas rien … Et ce vide est peuplé de particules virtuelles ou potentielles qui peuvent apparaître en empruntant de l’énergie au vide. Donc « rien » peut bien avoir donné naissance à l’entité primordiale, et nous voilà avec une vision d’apparition « ex nihilo » (à partir de rien, en latin).
D’après le légendaire Laozi, ou Lao Tseu, qui aurait été contemporain de Confucius (cinq ou six siècles avant Jésus-Christ !) la pensée chinoise dit : « Ce qu’il y a provient de ce qu’il n’y a pas ! » (François Cheng – Cinq méditations sur la beauté – Albin Michel, 2008) ! Elle dit aussi que : « Le Tao d'origine engendre l'Un, l'Un engendre le Deux, le Deux engendre le Trois et le Trois engendre les Dix mille êtres ». Ainsi, loin d’être vide, une vacuité initiale qualifierait la source du « Un », et éventuellement de toute la suite des nombres et des êtres, toute cette potentialité étant incluse dans de l’informe, sans ordre ni désordre, ni repos ni mouvement.
Est-ce à croire que la vacuité, mon absence de balise là où je pensais la trouver, n’est en fait ni de l’absence, ni du vide, ni du néant, mais simplement du non manifesté ? Plus riche que le « rien », la potentialité de la vacuité, origine de mouvement et d’évolution dans l’univers, peut bien alors rendre possible la conscience pure, qui fait que je peux me représenter une balise là où il devrait y en avoir une ! Vacuité ou rien, être ou ne pas être, réalité ou illusion, mirage ou miracle : ces paradoxes peuvent maintenant se bousculer dans ma tête avec leur ineptie, leur plausibilité, ou leur certitude sur le plan ternaire. Et ces paradoxes découlent de l’affirmation : « Le monde a commencé à partir de rien ». Autrement dit : « Il y a toujours eu quelque chose ! » Combien d’apparents jeux de mots deviennent alors possibles : « Tout est en tout » ; « Tout est dans rien » ; « Rien est dans Tout » !
Mille jeux de la sorte ont titillé mes pensées après que j’eusse continué tout droit au carrefour sans balise. Quand les lueurs de l’aurore sont nées du noir de la nuit, j’ai constaté que mon instinct était le bon : d’autres balises, réelles celles-là, sont venues ponctuer ma marche jusqu’à Grajal de Campos ...
De tous ces mots « jeux, néant, vide, rien » j’arrive béatement à conclure que : « Je n’ai envie de rien ! »