…ABSOLUMENT…
Étape 48 / Samedi 13 juin / De Pamplona à Puente-la-Reina / 24 km
Mes pensées d’hier sur le déni que l’on voudrait bien avoir en songeant à la mort se sont calmées en arrivant au joli vieux pont sur la rivière Arga, à Pampelune. En ville, je me suis acheté une nouvelle paire de chaussures … absolument adaptée à la suite du chemin que je prévois pour l'Espagne : elles sont légères, aérées, avec une semelle bien antidérapante … l’idéal, donc ! L’aimable vendeuse du magasin m’a promis que mes vieilles chaussures seraient données à un organisme qui s’occupe de recyclage, voilà qui m’a donné une conscience plus tranquille. Mais disait-elle la vérité ?
Chaussé de neuf, je découvre des paysages très apaisants : de grands champs de blé sous des collines aux sommets broussailleux. Comme les pèlerins qui m’ont précédé, je sens gonfler en moi un désir d’absolu. Cela provient sans doute de la beauté des panoramas vus depuis le sommet de la Sierra del Pardón. Je plonge en chantant vers l’incomparable chapelle d’Eunate construite par les Templiers.
L’absolu, qu’en est-il, en fait ? Ce mot survient en parlant du bien et du mal, et aussi du vrai en philosophie. On en parle en science, en parlant du vide, de la température ; en poésie, en parlant de la beauté et de l’amour ; et enfin en religion, en parlant de l’absolu divin de Dieu. Tous ces absolus ont en commun l’idée de quelque chose de suprême et d'inaccessible, comme le concept de l’infini en mathématique. On tend vers l’absolu, sans jamais y arriver. Mais le fait de pouvoir en parler permet de simplifier les choses. C’est l’idéal d’une idée, en quelque sorte, le bout du bout du bout dans un processus de pensée récurrent.
L’absolu permet de simplifier : si j’envisage Dieu comme absolu, cela me dispense de trop y réfléchir. Et un peu comme le bédouin faisant sa prière au bord de l’oued, je n’ai plus qu’à me prosterner et adorer. Facile, l’adoration, mais pas aussi simple non plus, car en adorant un Dieu absolu, je peux tomber dans le travers de l’adorer comme on adore une idole, et refuser de vraiment penser à Sa nature, et à la relation que je pourrais développer avec Lui. Un peu comme on aime dénier la mort, je risque de me dénier la recherche de la vérité absolue. Car je me dirai confortablement que si Dieu est inatteignable, à quoi bon, avec mes limites, essayer de me frotter aux limites que Lui-même ne connaît pas ?
Voici donc Dieu devenu inconnaissable, une bonne raison pour Lui inventer des prétextes à conduire ma vie, ou celle des autres « en Son nom ! ». Nous voyons cela, et de façon insoutenable, dans tous les débordements d’extrémisme qui mettent aujourd’hui une partie du monde à feu et à sang : Syrie, Lybie, Nigeria, etc. À quoi bon, aussi, rechercher l’origine de la création, et chercher à comprendre son évolution, si parce que le Dieu qu’on définit comme absolu ne peut être ni en genèse, ni en devenir ? Allons, Galilée, on t’a enfermé, car ton héliocentrisme c’était une hérésie ! Et d’autres protecteurs d’un absolu de Dieu ont eux aussi su exiler Averroès, 450 ans auparavant. Et ils ont aussi ordonné de brûler ce que ce grand penseur musulman avait écrit !
« Est absolu ce qui ne dépend de rien d’autre pour être » : voilà qui est à la fois simple et compliqué ! Car si c’est ainsi que je définis Dieu, s’il n’a « absolument » pas besoin de la parole humaine pour être en vérité : il n’y a automatiquement aucune autorité humaine qualifiée pour traiter de cet absolu ! Et comme le fait d’exister rend accessible, alors cette existence dépend de votre entremise pour être révélée, et du coup elle n’est plus absolue. Dieu dans l’absolu est inconnaissable et est le contraire du néant absolu. Et le néant absolu est une idée contradictoire et qui s’autodétruit. Ainsi donc, au final, ou bien Dieu existe, ou bien Il est absolu, mais pas les deux à la fois !
À moins qu’au lieu de parler d’existence de Dieu, je parle d’un Être Suprême, comme ont tenté de le faire les révolutionnaires de 1789 en France. Ce fut une façon habile de remettre en selle quelque chose de supérieur à l’humain et permettant de le parer d’un attribut d’absolu. On sait trop, hélas, à quel genre de terreur pour l’humain – disons plutôt Terreur avec un T majuscule – cette subtile manœuvre a conduit ! Car la pensée de tout un chacun n’a rien d’absolu, elle même essentiellement relative, elle ne se manifeste éventuellement que dans la différence, et la différence peut conduire aux pires excès. Puis-je autrement concéder que si Dieu existe, Il n’est en fait pas absolu ? Ou que l’absolu n’est qu’invention conceptuelle et ne correspond à aucune réalité, pas même celle de Dieu ? « Ô dilemme, grand dilemme … en sortirai-je bien indemne ? Et tout cela m’amène … dedans Puente la Reine ! »